Les dessins enchanteurs d'Aïny

Jeudi 02 Décembre 2010 à 17h25

Par Marie des Neiges, dans la catégorie : Art et culture

Les soins Aïny abondent de bien des trésors. Ceux qui ont succombés à l’enchantement des plantes sacrées le savent, l’intérieur des boites accompagnant les soins est illustré par un dessin mystérieux. Ces lignes étranges représentent un Kené, dessin traditionnel de l’ethnie Shipibo-Konibo, dont le pouvoir d’enchantement et de protection va bien au delà de l’aspect visuel. C’est une véritable amulette.

 

Kené à l'intérieur des packs Aïny

 

Le mot « kené »signifie dessin dans la langue shipibo-konibo. Cet art résume toute la cosmovision, la connaissance et l’esthétique du peuple shipibo-konibo qui, avec une population approximative de 35 000 individus, est le groupe ethnique le plus important de l’Amazonie péruvienne.

L’art de tracer des Kenés appartient traditionnellement aux femmes. Il ne s’agit pas de dessins figuratifs représentant des paysages, des animaux ou des personnes. Les lignes géométriques des Kenés naissent d’abord dans le monde de l’esprit, en apparaissant au travers de visions ou de rêves, avant de prendre forme physiquement sur des supports comme des objets en céramique ou le corps. Pour les Shipibo Konibo, tous les dessins tirent leur origine des tâches présentes sur la peau de l’anaconda, ce reptile étant la figure majeure de leur cosmovision. Mais afin de mieux développer la capacité de percevoir les visions des dessins, il est nécessaire de prendre un breuvage appelé « Ayahuasca », associé symboliquement à l’anaconda et fait de plantes médicinales sacrées.

Dès leur enfance, les femmes passent des heures entières auprès de leurs mères et des autres femmes de la famille à les observer, les imiter et s’entrainer à l’art de couvrir de dessins les objets de la vie quotidienne. Les jeunes filles sont préparées rituellement afin d’acquérir le don de visualiser en esprit les dessins et de les représenter ensuite avec précision sur la peau, les toiles, les céramiques ou le bois. Le rituel consiste à déposer dans les yeux quelques gouttes du jus de piripiri, une plante appartenant à la famille de Cypéracée, considérée par les Shipibo-Konibo comme une plante sacrée donnant le « pouvoir » d’ouvrir la vision.

Les femmes peignent en utilisant des petits pics en bois et des teintes naturelles. Pour peindre la toile, elles utilisent des argiles de couleurs claires et obscures, ainsi que des teintes extraites des plantes et de l’écorce d’arbres. Les peintures faciales sont réalisées en utilisant le jus du fruit Huito (Genepia americana) dont les teintes vont du gris bleuté au noir foncé. Elles brodent et tissent également ces dessins. Ils sont terminés lorsque les lignes se rejoignent parfaitement entre elles, formant un incroyable labyrinthe visuel de chemins. Lorsque l’on sait que ces dessins sont réalisés à main levée, sans aucun brouillon, on prend alors conscience de l’habilité extraordinaire de ces artistes.

 

kene

Crédit : Barin Bababo

 

Les Shipibo-Konibo considèrent qu’une personne saine, tant sur le plan physique, social que spirituel a une « aura » composée de dessins de couleurs. A l’inverse, une personne malade, sans énergie et sans motivation, n’aura plus de dessins à cause des « mauvais airs » qui l’affectent. Lors du processus de curation, sous les effets de l’Ayahuasca, le chaman va peindre en pensée le corps du patient avec des dessins colorés et parfumés tout en chantant. Chaque Kené est associé à un chant magique. Il existe des dessins-chants pour le corps, pour donner de la joie, pour obtenir l’amour, pour obtenir de la connaissance, et beaucoup d’autres si la personne souhaite embellir, c'est-à-dire, guérir.

On trouve différentes interprétations des formes géométriques qui semblables à des chemins composent les Kenés. Certains disent que ces tracés représentent le chemin des étoiles de la voie lactée, d’autres qu’ils sont une illustration des fleuves qui serpentent la jungle amazonienne, ou enfin que ces dessins reproduisent les nervures des tiges et des feuilles qui transportent la sève et le pouvoir des plantes médicinales.

 

Crédit: Daniel Silva

 

Le Kené a un pouvoir enchanteur. En couvrant les gens ou les objets de « chemins », il les embellit, les soigne et les renforce. Une personne dont la peau est peinte de Kenés se sent belle et élégante, en bonne santé et prête à tisser des relations avec les autres.

Cet art, illustrant toute l’extraordinaire richesse de la culture et de l’identité du peuple shipibo-konibo, a été reconnu en 2008 comme patrimoine culturel immatériel de la nation par l’Institut National de la Culture du Pérou.

Les Kenés dessinés à l’intérieur des boites accompagnants les soins Aïny ont été réalisés en exclusivité par Herlinda Agustin, une artiste et une chamane reconnue, issue du peuple Shipibo-Konibo. Nous vous invitons à découvrir cette femme extraordinaire en lisant l’interview qu’elle nous a accordée.

Retrouvez au cours des prochains jours la présentation et les dessins originaux de chacun de kenés exclusif créés pour Aïny.

 

 

 

A lire sur le blog

L'interview de l'artiste et chamane , Herlinda Agustin

 

Sources

Kené : arte, ciencia y tradicion en diseño , de Luisa Elvira Belaunde, INC, 2009

La “Gran Boa”, arte y cosmología de los shipibo-conibo, de Bruno Illius, Amazonia Peruana, Tomo XII n° 24,1994

De cómo los shipibos y otras tribus aprendieron a hacer los dibujos y adornarse, de Pierrette Bertrand-Rousseau, Amazonia Peruana, vol. V n°9

 

Mots-clés : kené, beauté, shipibo-konibo, enchantement

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