Vous êtes ici : Le blog > Les invisibles

Les invisibles

Mardi 31 Août 2010 à 09h45

Par Marie des Neiges, dans la catégorie : Art et culture

Ce jour là Roberto s’était aventuré plus loin que de coutume dans les profondeurs vertes et luxuriantes de la forêt. Dans le plus grand silence, le biologiste cherchait inlassablement des empreintes de mammifères dans le but de pouvoir les étudier et les recenser. Son chemin se dessinait sous les coups de machette portés dans les entrelacs de lianes et d’arbustes, lorsque tout d’un coup les arbres géants s’effacèrent pour laisser place à une clairière. Un rayon de soleil éclairait ce qui semblait être une petite parcelle de culture : au centre un tas de manioc avait été rassemblé. Le biologiste resta interdit. Il se trouvait à des kilomètres de tout village et de toute présence humaine connue. Puis soudain il comprit, devant lui se trouvait la preuve de la présence, probablement très proche, des invisibles. Roberto prit peur et se mit à courir à toute allure vers son campement. Rapidement il entendit derrière lui des pas crisser sur le tapis de branches et de feuilles. Il s’arrêta, résigné à recevoir une flèche, lorsqu’il vit passer à quelques mètres de lui tranquille…un ours fourmilier.



Ils avaient décidé cette fois-encore de rester dans l’ombre. Eux, ce sont les invisibles, les peuples indigènes que l’on appelle « non-contactés » ou « en isolement volontaire ». Dans notre monde ultra modernisé, où la technologie est devenu quasiment une prolongation naturelle du corps, pensons au téléphone portable et où « être connecté » est devenu synonyme d’exister, cohabitent des peuples qui perpétuent toujours le mode de vie qui était mené aux origines de l’humanité.



Chasser, cueillir, pêcher, cultiver un peu, puis se déplacer, tel est le rythme de vie des peuples « non-contactés ». A l’échelle de la planète, il existerait une centaine de peuples, parfois composés de quelques individus seulement, qui ont fait le choix de rester à l’écart de la société moderne afin de se protéger et de survivre. Au Pérou on estime qu’ils seraient entre 3500 et 4500 à vivre dans les zones les plus reculées de l’Amazonie.



Ce sont les derniers descendants des peuples invisibles. Ils ont réussi à échapper aux nombreuses vagues de colonisation de l’Amazonie. Dès le XVIIe siècle, les missionnaires jésuites et franciscains commencèrent à influer sur le mode de vie des indigènes en les faisant passer du nomadisme à la sédentarité. Puis viendra le boom du caoutchouc au19e siècle qui entraina une vague de violence à l’encontre des indigènes, expropriation de leurs terres, apport de maladies inconnues et esclavagisme.






Crédit photo : Gleison Miranda /FUNAI


Pour se protéger, les peuples « non-contactés » sont partis de plus en plus loin au cœur de la forêt. Mais aujourd’hui la taille illégale des bois tropicaux et les explorations réalisées par les entreprises pétrolières menacent sérieusement leur refuge. Les animaux, source principale de leur nourriture, s’enfuient au fur et à mesure que de nouvelles routes se construisent sur leur territoire. Chaque jour la rencontre avec les « autres » devient de moins en moins inévitable. Lorsqu’elle a lieu, l’incompréhension et l’abysse culturel qui les séparent, poussent à l’effusion de violence, balles contre flèches empoisonnées. Le choc de deux mondes.



Le secret de la survie de ces peuples réside dans leur capacité à avoir su se rendre invisible. De fait, les rares preuves de leur existence prennent la forme d’huttes sommaires construites en feuilles de palmiers, de flèches laissées par terre, de traces de pas ou encore de sifflements entendus au loin . Au cours des dernières années, des indigènes ont été contraints de quitter leur isolement, poussés par l’envahissement de leur territoire. Leurs témoignages éclairent la réalité que vivent ces peuples et surtout confirme leur refus d’ entrer en contact avec la violence du reste du monde.




 


L’une des grandes difficultés étant de savoir comment protéger ces peuples sans les approcher. Il existe fort heureusement quelques organisations qui sont engagées dans la défense des droits des peuples « non-contactés ». Au Pérou, l’IBC (Institut du Bien Commun) et l’AIDESEP(1) se battent afin de mettre en place des réserves territoriales intangibles permettant à ces peuples de maintenir leur mode de vie nomade. L’ONG Survival est reconnue sur le plan international pour sensibiliser l’opinion publique sur les conséquences dramatiques de l’exploitation de l’Amazonie sur les peuples invisibles et plus largement sur l’ensemble des peuples indigènes.



Toutes ces organisations mettent en garde contre les envies de nature scientifique ou le goût du sensationnel qui pousserait certains à vouloir les approcher. Leur isolement les a protégés de toutes les maladies courantes dans notre monde «moderne». Leur système immunologique n’étant pas identique au nôtre, une simple grippe pourrait décimer en quelques jours tout un peuple.



La terre est animée au même moment par deux pulsations. L’une, la plus répandue, est agitée et saccadée. La vitesse, le temps et l’argent sont les moteurs et les métronomes de ce monde. Alors qu’une partie de la planète voyage dans les airs, achète des aliments sur internet, communique par téléphone avec des personnes situées à plusieurs milliers de kilomètres, court sur des machines immobiles dans les salles de sports, quelques êtres marchent nus sous l’ombre des arbres millénaires en quête de gibier. Le rythme de leur monde est tranquille et lent. Ils ne cherchent pas innover mais à perpétuer. Dans cet environnement rude et hostile où la vie se mérite quotidiennement, l’entraide est la condition sine qua non de la survie.



Au loin gronde le bruit des tronçonneuses, les invisibles rassemblent quelques braises du feu et s’enfuient plus loin au cœur de la forêt, là où ils établiront leur nouveau campement. Derrière leur fine silhouette les suivent en silence les esprits.



Le jour où les derniers invisibles quitteront leur refuge vert, s’évanouira l’un des derniers grands mystères de l’humanité.




1. L'AIDESEP est une organisation péruvienne formée par 57 fédérations et organisations territoriales représentant 1 350 communautés indigènes où vivent plus de 350 000 personnes issues de 16 familles linguistiques différentes. Cette organisation est particulièrement active dans la défense des droits des peuples indigènes du Pérou.


http://www.aidesep.org.pe/


 


Pour en savoir plus :


http://www.survivalfrance.org/


http://www.survivalinternational.org/ (English)


Mot-clé : peuples indigènes

Ajouter un commentaire :

(ne sera pas publié)