Notre forêt est comme une pharmacie

Mercredi 03 Mars 2010 à 17h40

Par Marie des Neiges, dans la catégorie : Rencontre avec...

Brigida Ballestero Sébastian est membre de l’ethnie Yanesha. Agée de 52 ans, elle est mère de 11 enfants. Elle est la présidente de l’association AFYCT, petite organisation Yanesha dont l’objectif est de préserver la forêt de manière durable tout en valorisant les ressources forestières.

Elle vit en haute amazonie, à plus de 2 jours de Lima, la capitale, dans la communauté de Loma Linda (qui signifie jolie colline en Yanesha). Elle se réveille avec le soleil chaque matin pour cultiver sa parcelle de terre. Ce qu’elle préfère m’a t’elle dit c’est « semer et ramener à la maison sa récolte comme le manioc ou la papaye. J’aime semer car comme cela je pourrais avoir de quoi manger l’année suivante. »

Quelle est la vision de la Nature pour les Yaneshas ?

Nous vivons avec la nature depuis toujours. Nous avons appris à travailler avec elle de manière harmonieuse. Nous faisons, par exemple, tourner les cultures sur des parcelles différentes ce qui permet à la végétation de se regénerer.

Mon grand père m’a toujours dit que notre dieu ne nous a pas laissé d’argent mais il nous a laissé nos plantes pour vivre en bonne santé. Notre forêt est comme une pharmacie. Nous n’avons pas besoin de payer. Il faut juste entrer dans les bois et chercher la plante qui va soigner notre maladie. Cela fait partie de nos traditions.

Comment se caractérise la médicine Yanesha ?

Dans la médicine Yanesha nous n’utilisons que des choses naturelles, des plantes.

Certaines personnes de mon ethnie, notamment les jeunes, préfèrent aller au poste de santé plutôt que d’aller cueillir les plantes dans la forêt. Mais là bas on leur donne des pastilles chimiques ce qui leur donne beaucoup de douleurs. Cela leur soigne une chose mais cela leur déclenche une autre maladie ou une autre douleur.

Avec nos remèdes naturels c’est différent. Si l’on prend une plante pour soigner le foie, cela va directement au foie. C’est direct et cela soigne sans créer d’effets secondaires.


Qui possèdent les connaissances sur les plantes ?

Avant nous avions des guérisseurs qui étaient des « tabaqueros », c'est-à-dire qu’ils soignaient les gens avec du tabac. Un « tabaquero » devait être une personne qui faisait de nombreux sacrifices personnels pour apprendre et développer sa force. Il accomplissait de nombreuses diètes pour pouvoir apprendre des plantes. Peu à peu, ces connaissances se sont perdues. Aujourd’hui, il n’existe même plus d’anciens pour pouvoir transmettre les rituels pour être « tabaquero ».

Mais au-delà, chacun d’entre nous, les Yaneshas, nous avons des connaissances personnelles sur les plantes. Peut être que cela ne sont pas des connaissances très étendues, mais chaque personne connaît quand même quelques plantes pour se soigner.


Qui vous a enseigné l’usage des plantes ?

Nos grands-parents et nos parents nous ont enseignés à connaître et utiliser les plantes. Moi-même j’utilise ses connaissances pour soigner mes enfants en leur faisant des bains de vapeurs avec des feuilles médicinales par exemple lorsqu’ils sont malades. Je leur transmets aussi peu à peu mes connaissances.


Comment les gens tombent-ils malades ?

Ils tombent malade parfois à cause du « mal aire » (mauvais air). On raconte que lorsqu’une personne meurt, son esprit se met à marcher parmi nous mais nous ne pouvons pas le voir. Mais cette esprit à une odeur et lorsque nous sommes en contact avec cette odeur nous tombons malades. Nous avons des maux de tête, des vomissements, etc.

Lorsque cela nous arrive, nous courrons dans les bois chercher des plantes pour nous soigner de ce « mauvais air ». Nous faisons des bains de vapeur car la vapeur absorbe ce mauvais air qui est entré à l’intérieur de nous.

Nous avons d’autres maladies comme la grippe, des diarrhées et à chaque fois nous avons les plantes pour nous soigner. Nous avons des plantes pour soigner toutes les maladies. Nous avons même des plantes pour réparer les os quand il y a des fractures.

Le plus important est de cueillir la plante avec la foi qu’elle va nous guérir. Il faut discuter avec elle et lui demander qu’elle nous soigne.

A suivre...

Pour en savoir plus sur l'association Yanesha AFYCT, entrez ici ou http://afyct.blogspot.com/


 

Brigida Ballestero Sebastian et son fils Wilmer

 

Crédit photo: MDN Vendeuvre

 

 

 


Mots-clés : médecine traditionnelle, biodiversité, yanesha

Les commentaires :

  1. Mercredi 03 Mars 10 à 19h30, par Geneviève Joutard
    Marie;je trouve votre titre superbe et la photo de Brigida dégage une telle sérénité que l'on ne peut douter un instant de la force de ses croyances et du pouvoir qu'elle a à partir de son union avec la nature.Comme il est triste que les connaissances des Tabaqueros aient disparu..Mais est ce vraiment à tout jamais ? Je ne peux m'empêcher de penser que parmi les jeunes certains auront peut être à coeur de retrouver ces richesses irremplaçables...J'admire le travail que vous faites si loin de la France et j'espère qu'un jour vous ferez un texte pour expliquer votre rôle et comment vous arriver à integrer dans votre vie tout ce monde,en apparence si loin de nous...
  2. Mercredi 03 Mars 10 à 21h09, par Marie / Aïny
    Chère Geneviève,
    Merci pour votre message. La réalité est de plus en plus de jeunes quittent leur village pour aller étudier . En ville, naît leur souhait de devenir "professionnel" et de gagner de l'argent pour pouvoir accéder aux biens de consommations (téléphone, téléviseurs). Le travail dur et peu lucratif de la terre apparaît moins attractif. Certains reviendrons sur leur terre natale. Une jeune ethnopharmacologue , Céline Valadeau, vient de réaliser un énorme travail de récupération et de classification d'informations sur les plantes médicinales utilisées par les Yaneshas. Son travail a le mérite de contribuer à la conservation de la mémoire des Yaneshas. Ce qui est écrit ....reste !
    Je vous invite à découvrir prochainement l'interview de Céline sur la thématique de la médecine traditionnelle Yanesha.

    Merci pour vos messages et encouragements !
    Au revoir,

    Marie des neiges

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