"Les hommes sont comme des arbres", rencontre avec Magaly Solier

Vendredi 14 Mai 2010 à 17h04

Par Marie des Neiges, dans les catégories : Art et culture, Rencontre avec...

Son regard très noir m’impressionne. Elle a la beauté grave d’une madone des Andes.

Lorsqu’elle parle de sa terre, son visage s’illumine. Tout son corps se met en mouvement, elle vibre. Magaly Solier est terrienne.

Elle est née il ya 24 ans dans le petit village de Huanta dans la région montagneuse d’Ayacucho au Pérou. Sa famille vit de la terre.

Les premières années de sa vie furent marquées par la terreur générée par l’affrontement de la guerilla du Sentier Lumineux et des forces de l’ordre. Chaque famille de cette région pleure la perte d’un être cher. Beaucoup d’enfants ont été conçus par la contrainte. C’est cette histoire que raconte la réalisatrice péruvienne Claudia LLosa dans son film Fausta , primé en 2009 de l’Ours d’or du Festival de Berlin. Magaly Solier incarne le premier rôle.

Le film a été nominé cette année aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger. Des champs fertiles d’Ayacucho aux tapis rouges de Hollywood, Magaly Solier est devenu une étoile .

Sa première passion a toujours été le chant. Toute petite déjà, elle participait à des concours de chants dans sa région. Elle a accompli l’un de ses plus grands rêves l’année dernière en sortant son premier Cd Warmi (qui signifie « femme » en quechua).

Rencontre avec une femme étonnante.

 

MAGALY SOLIER DANIEL SILVA

Crédit photo: Daniel Silva

D’où venez-vous ?

Je suis née à Huanta dans la région d’Ayacucho. Mon travail d’artiste m’a poussé à m’installer à Lima où je vis depuis maintenant 5 ans. Je dois dire que mon village me manque beaucoup. C’est un endroit magnifique entouré de montagnes où il y a beaucoup de végétation, d’arbres, de rivières et des animaux. Le climat y est très agréable. Tout ce que l’on sème pousse.


Quel type de relation entretiennent les gens avec la nature ?

Là bas, ce que les gens valorisent le plus ce sont les plantes. Toute leur vie tourne autour de la terre. Elle leur permet de vivre, de manger et de s’habiller. Avec l’argent de la vente des cultures, ils peuvent payer les études de leurs enfants. Ils entretiennent une relation très forte avec la terre.

Les plus anciens de mon village font des rituels sous forme d’offrandes de feuilles de coca, de semences et de liqueurs aux montagnes. Dans ma culture, les montagnes sont considérées comme sacrées, en leur faisant des offrandes nous espérons obtenir leur bienveillance et assurer de bonnes récoltes. J’accompagne parfois les personnes qui font ces rituels en mâchant des feuilles de coca ou en répétant les prières.


Qu’est ce que vous préférez de cet endroit?

Ce que je préfère c’est ma terre, mes animaux et ma chakra (ma parcelle NDT). J’ai une relation très profonde avec cette nature. Lorsque je retourne chez moi, je me sens comme dans l’espace. Libre. L’air y est si pur. On n’entend que le chant des oiseaux et le murmure des rivières. La nature a un immense pouvoir. Elle est capable de me provoquer de grandes émotions. Elle m’apporte une paix tellement grande !

La beauté de la nature est saisissante. Mais si on la détruit, si on n’en prend pas soin, la beauté disparaît. Il faut prendre soin de cette beauté et apprendre à la valoriser.

 

Vous vivez depuis 5 ans à Lima. Est-ce que cette nature ne vous manque pas ?

Si cela me manque beaucoup de ne pas cultiver la terre. Après chaque tournage ou chaque travail, je retourne pendant deux mois chez moi à Huanta. Cela me permet aussi de perdre du poids (elle rit). Pour certains rôles je dois prendre du poids. Je perds donc mes kilos en travaillant la terre sous le soleil.

J’ai terminé il y a trois semaines le tournage d’un film avec Fernando Léon pour lequel j’ai pris onze kilos. Il est temps que j’aille chez moi pour les perdre en enlevant toutes les mauvaises herbes de ma parcelle !


Vous vivez entre deux mondes complètements différents : celui de la terre et celui de l’art. Comment faites vous pour concilier les deux ?

J’arrive à bien gérer ces deux univers. Le secret pour moi est de faire ce qui me rend heureuse. Chaque chose que j’entreprends, je le fais avec tout mon cœur. Même si je viens d’un milieu rural, j’ai toujours aimé le monde des artistes. Lorsque j’étais petite je n’avais pas les ressources financières pour pouvoir étudier la musique. J’aidais ma mère aux champs, mais en parallèle je participais à des concours de chants locaux.

 

Cette passion pour le chant est donc très ancienne ?

Oui, depuis toute petite je chante. Si je ne chante pas, je déprime. Chanter fait partie intégrante de ma vie. C’est ce qui me rend heureuse. Je rêve de faire un disque depuis que j’ai 8 ans ! J’ai pu enfin réaliser ce rêve à 23 ans !

Cela n’a pas été simple. J’ai du fournir un travail acharné, au jour le jour, afin de créer une histoire dans mon esprit puis de la mettre en partition.


Comment avez-vous appris à jouer du piano ?

Toute seule (elle rit). J’ai appris à jouer du piano en regardant des cours pour débutant sur Youtube ! J’ai pris par la suite des cours avec un professeur afin de valider tout ce que j’avais appris. Ces nouvelles technologies sont incroyables. Elles permettent d’avoir accès à tout !


Quelle est la source de votre inspiration ?

Je m’inspire beaucoup des choses que j’ai vues, entendues et vécues lors de mon enfance. J’écoute aussi les histoires que me racontent les autres femmes. Ces pensées et ces sentiments ont toujours été présents à l’intérieur de moi jusqu’au jour où j’ai réussi à les extraire et les transposer en musique. C’est comme cela que mon disque Warmi est né.


On ressent beaucoup de tristesse dans la musique.

J’ai été profondément marquée par la terreur qui régnait au Pérou pendant mon enfance. La vie n’est pas toujours heureuse et merveilleuse. Il y a aussi beaucoup de moments et d’évènements tristes. Ce qui fait du mal, il faut le faire sortir et l’exprimer. C’est ce que j’ai fait au travers de ma musique.


Vous chantez en quechua . Vous sentez-vous engagée dans la défense de votre culture ?

Oui, car cette culture est très belle. Actuellement le quechua n’est plus utilisé de manière courante. C’est une langue très belle et très ancienne qui était parlée par les Incas. Mais les gens ne la valorisent pas et arrêtent peu à peu de l’utiliser. Il y a même des gens de ma génération qui ont honte de parler le quechua. Je pense que les péruviens devraient essayer de préserver cette langue car elle fait partie intégrante de leur identité. La disparition du quechua m’inquiète beaucoup, c’est pour cela que j’ai décidé de chanter essentiellement dans cette langue. Pour ceux qui veulent apprendre le quechua, j’ai mis les traductions en espagnol et anglais dans le feuillet du disque.

Si on ne fait pas attention notre culture va mourir. Malheureusement, il y a peu de personnes qui s’intéressent à ce problème et se préoccupent de valoriser la culture et les traditions.


Vous vous êtes mobilisée suite aux événements de Bagua l’année dernière (affrontement entre des peuples autochtones de l’Amazonie péruvienne et la police NDLR).

J’ai participé à une manifestation pour dénoncer le fait que l’on puisse quitter la terre des gens et dénoncer aussi les morts injustes. Je me sens vraiment concernée quand il s’agit de problèmes liés à la terre. Si j’ai l’opportunité de pouvoir défendre le droit à la terre, je le fais. Il faut que l’on s’entraide sur ces questions et surtout ne pas permettre que cela se passe ni ici, ni ailleurs. On ne peut plus permettre que l’on verse le sang quand les gens défendent leurs droits.

 

Que pensez-vous de la biopiraterie ?

Je pense que ces choses existent car les gens font trop confiance. Les gens de la campagne ne peuvent pas imaginer une seconde qu’un papier puisse permettre à une personne de posséder une plante et encore moins un savoir. Si vous expliquez cela aux femmes anciennes, elles vont vous rire au nez. Notre culture est entièrement basée sur le partage. Nous allons tous mourir, il faut donc nous entraider et transmettre les connaissances. Mais le type d’entreprises qui déposent des brevets font que la confiance entre les gens disparaisse peu à peu.

 

Sur un sujet plus léger, qu’est ce que représente pour vous la beauté ?

Pour moi ce qu’il y a de plus beau c’est la nature. Mais si on ne la protège pas et si on ne sait pas l’apprécier alors sa beauté disparaît.


Comment prenez-vous soin de vous ?

Lorsque je suis en représentation j’aime me sentir jolie. Je me maquille et je mets de beaux vêtements. Nous naissons tous beaux. Notre peau est incroyablement douce et délicate, mais peu à peu cette peau mûrit. Comme les arbres.

Ils naissent, ils mûrissent, ils donnent des fruits puis ils meurent. Les hommes sont pareils aux arbres. Mais il ya des arbres qui vivent plus longtemps que d’autres. La différence entre les deux c’est le soin, l’engrais, l’entretien qu’ils auront eu. Pour les hommes c’est la même chose. Si on ne prend pas soin de sa peau, si on ne met pas de crème, la peau va elle aussi se rider rapidement et mourir.

Je pense aussi que l’on s’abime plus rapidement si on ne mange pas correctement. Pour moi le plus important, c’est la nourriture. C’est mon engrais personnel ! Dans les Andes nous avons de beaux cheveux car nous mangeons beaucoup de fèves. Pour avoir une belle peau et avoir bonne mine, il faut manger beaucoup de céréales. La beauté se nourrit à l’intérieur avec l’alimentation et à l’extérieur en utilisant les crèmes. Lorsque nous travaillons les champs notre peau est mise à rude épreuve avec le soleil brûlant et le vent cinglant.

 

Est-ce que les femmes quechua utilisent beaucoup les plantes pour préserver leur beauté ?

Oui, les femmes connaissent beaucoup de plantes aussi bien pour se soigner que pour préserver leur physique. Nous utilisons beaucoup l’avocat pour nourrir nos cheveux. Pour éviter d’avoir des tâches, les femmes frottent le visage avec l’écorce d’un fruit natif. C’est un excellent exfoliant naturel ! Ma mère m’a appris toutes ces choses. Ces savoirs se transmettent de mère en fille.

Ce que je trouve bien, c’est de pouvoir trouver tous ces ingrédients naturels dans des produits en bouteille ou en sachet. C’est beaucoup plus pratique pour voyager !


Quelle est la partie de votre corps que vous préférez ?

J’aime toutes les parties de mon corps à l’exception de mes mains. Mes doigts sont courts et un peu gros. Lorsque je joue du piano, je ne peux pas toucher les sept notes (elle rit).


Comment est ce que le gens se séduisent dans les Andes ?

En vérité je ne sais pas. Je ne me suis jamais laissée conquérir là-bas (elle rit de nouveau). Ma mère m’a raconté qu’auparavant les filles essayaient de séduire les garçons en leur lançant de petits cailloux afin d’attirer leur attention. Toute la séduction passait par le jeu !


De quoi êtes-vous la plus fière?

Je suis fière du chemin que j’ai accompli durant ces cinq dernières années. Je suis fière également d’avoir réussit à réaliser l’un de mes rêves en produisant mon cd. Je suis fière d’être arrivée où je suis sans avoir perdu ma culture.

 

Filmographie de Magaly Solier

 

2011. Blackthorn de Matéo Gil, aux côté de Sam Shepard (en tournage)

2010. Amador de Fernando Léon (en post-production)

2009. Altiplano de Peter Borsens

2009. Fausta de Claudia Llosa

2008. Dioses de Josué Mendez

2006. Madeinusa de Claudia Llosa

 

La photo de Magaly Solier est issue d'un reportage réalisé par le photographe Daniel Silva pour la revue péruvienne la Etiqueta Negra. Vous pouvez retrouvez l'intégralité des photos sur le site http://www.danielsilvaimages.com (la diva).

 

Mot-clé : Magaly Solier

Les commentaires :

  1. Mercredi 09 Juin 10 à 21h36, par Laura
    Je ai aimé particularment cette phrase: "Madonne des Andes" xD
    Magaly est tellement belle.

    Grosses bises a tous!!
    Lima-Perou
  2. Mercredi 09 Juin 10 à 22h45, par Edgar
    salut, J'aime ton humilité;je peut maintenant apprendre le français, félicitations Magaly, but, j'aime bien notre langue maternelle "Quechua", nokapis queshua simita rimani,
  3. Mercredi 09 Juin 10 à 22h59, par Marie/Aïny
    Merci Laura !
    Magaly est une très belle femme. Ce sont les magnifiques photos prisent par Daniel Silva pour la revue La Etiqueta Negra (La Diva del Campo) qui m'ont inspiré !!! Hasta luego :)
    http://www.danielsilvaimages.com/

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