Kuti, kuti, Kuti...Revenir à l'équilibre

Mardi 08 Juin 2010 à 01h15

Par Marie des Neiges, dans les catégories : Art et culture, Rencontre avec...

Suite de l'interview de Justo Mantilla sur la médecine traditionnelle andine publié le 07 Juin 2010 (retrouvez le ici)

 

Qui soigne ?

La majorité des connaissances formant la médecine andine ont été transmises de manière orale de générations en générations. Il ne s’agit pas d’un savoir individuel et exclusif mais d’un savoir partagé par l’ensemble des membres de la communauté. Il existe quelques personnes qui ont acquis des connaissances et des habilités plus grandes que les autres. Parmi les praticiens de la médecine traditionnelle on compte entre autres des parteras (sages femmes), des hueseros (ostéopathes/kinésithérapeutes) et des hierberos (spécialistes des plantes). Il existe des médecins qui possèdent un niveau de connaissances supérieures, ils ont développés la capacité de pouvoir communiquer avec les esprits et les différentes divinités leur permettant ainsi de pouvoir traiter les maladies d’origine surnaturelle. On les appelle les Altomisayoc.

 

Comment soignent on les maladies ?

Avant n’importe quel traitement curatif, le malade va devoir nettoyer et purifier son organisme au moyen de plantes.

Le tradipraticien va utiliser les ressources des trois règnes de la nature (végétal, animal et minéral) afin de restaurer l’équilibre à l’intérieur de la personne (ce qu’on pourrait appeler son micro cosmos) et l’équilibre de la personne avec toutes les choses extérieures (son macrocosmos). Il existe des plantes spécifiques pour traiter les maladies d’origine physiologique et d’autres pour soigner les maladies surnaturelles.

Dans le système de médecine traditionnelle andine, les plantes ne sont pas seulement considérées pour leurs composants chimiques, mais aussi pour leurs propriétés énergétiques et spirituelles.

On ne sait pas encore très bien comment elles fonctionnent mais on pense que ce sont des plantes très spéciales qui aident la personne à réparer la rupture d’énergie à la source de la maladie.

Les traitements doivent être accompagnés d’une diète stricte composée seulement de produits naturels (céréales et légumes). Le sel, les graisses et le sucre sont proscrits. Les céréales, légumes et plantes de couleurs sont vivement conseillés. Il est intéressant de voir que ce savoir traditionnel est aujourd’hui validé par la science. Les aliments qui contiennent beaucoup de pigments naturels sont en effet riches en anthocyanines, molécules réputées pour leur capacité à éliminer les radicaux libres des cellules.

 


Crédit photo:Daniel Silva

 

Dans la médecine andine, il existe un système de classification des plantes selon leur nature chaude ou froide, pouvez vous nous expliquer ?

Le principe de la dualité régit le monde andin. Il existe un très beau concept appelé « Yanantin » en quetchua qui explique cela. Dans le monde occidental, après le mariage, l’homme reste toujours homme et la femme reste toujours femme. Dans le monde andin, lorsqu’un couple décide de fonder une famille ils deviennent UN. Dans le monde occidental, deux donne deux, dans la conception andine deux forme UN. La dualité forme l’unité. C’est un principe philosophique très fort.

La caractéristique “froide” ou “chaude” d’une plante vient de ce concept. Les plantes dites chaudes servent à soigner les maladies causées par le froid, et les plantes dites froides servent à soigner les maladies d’origine « chaude ». Selon le concept de « Yanantin », il faut réussir sans cesse à trouver le point d’équilibre de la dualité. La médecine andine ne cherche pas à attaquer la maladie, elle cherche à ré harmoniser le déséquilibre qui cause la maladie.

Si une personne se trouve dans la partie haute de la montagne, qu’il pleut, et que la personne débute une bronchite causée par le froid, elle va pouvoir se soigner avec des plantes dites chaudes qui poussent dans la zone. On pourrait croire qu’une affection comme la toux va être causée par le froid, mais dans le monde andin la toux peut avoir une origine chaude. C’est le guérisseur qui va déterminer l’origine en observant le type de toux et en observant le patient. En fonction de son diagnostique, il lui donnera le traitement le plus adapté.

Le système de médecine traditionnelle andine est composé d’un corpus très vaste de connaissances très complexes portant aussi bien sur le corps humain, que sur toutes les causes qui peuvent générer les maladies.

Lorsqu’un enfant tombe, la première chose que fait la maman est de répéter le mot « kuti, kuti, kuti ». C’est un très beau mot qui signifie « revenir à l’état d’antérieur » ou « revenir à l’équilibre ». Au travers de ce rituel elle s’assure que les esprits ne vont pas venir perturber son enfant. Tout revient à sa place, au point d’équilibre.

Ces pratiques et ces connaissances sont malheureusement peu connues dans notre propre pays. Au Pérou, il existe plus de 50 cultures différentes. Une grande partie des problèmes qui apparaissent aujourd’hui dans notre société vient du fait que nous, les occidentalisés, n’arrivons pas à comprendre la manière de voir le monde de ces autres cultures.

 

Est-ce que la médecine traditionnelle andine est menacée ?

Le problème de la perte de connaissance remonte à l’arrivée des espagnols il y a plus de 500 ans. Malgré les nombreuses tentatives de destruction de cette culture, les connaissances et les pratiques se sont maintenues. Le peuple andin est résilient. Il a l’énorme capacité de savoir s’adapter aux changements et d’assimiler les meilleures connaissances qui peuvent lui servir à améliorer ses conditions de vie.

Je ne pense pas que cette médecine puisse disparaître. En revanche, je pense qu’il devient urgent d’inclure dans le système éducatif les composantes et les caractéristiques de la culture andine.

Il existe un très grand risque que les nouvelles générations se détournent de leur culture et abandonnent leurs croyances. Ce sont celles-ci pourtant qui ont formés leur monde, ont rythmés la vie de leurs ancêtres pendant des milliers d’années et leur ont permis d’assurer leur survie en préservant les ressources naturelles.

Aujourd’hui l’un de nos plus grands défis est de récupérer et de maintenir vivantes ces connaissances et ces pratiques écologiques ancestrales.


Pour en savoir plus sur la médecine traditionnelle

http://www.andeanmedicine.org/ (le site de Justo Mantilla /en espagnol)


 

Les articles du blog sur la culture quechua

Découvrir la médecine traditionnelle andine

 Les kallawaya ,médecins traditionnels itinérants

"Les hommes sont comme des arbres", rencontre avec la chanteuse et actrice quechua Magaly Solier

Aujourd'hui pour toi, demain pour moi: l'ayni la loi de réciprocité

Dans les coulisses de Ainy en video

 

 

 

 


 

 

 

Mots-clés : médecine, savoirs traditionnels, quechua, cosmovision

Les commentaires :

  1. Mercredi 09 Juin 10 à 13h39, par Saget
    Passionnant et très bel article
    Je penserais à kuti kuti kuti dorénavant, merci !
  2. Mercredi 09 Juin 10 à 17h32, par Marie/Aïny
    Je trouve très belle cette manière de voir le monde. Dans les Andes, on trouve encore des personnes qui font vivre ses croyances et ses connaissances. Leur sagesse me touche. Merci pour votre message !

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