Derrière les feuilles de palmiers, la beauté éclôt.

Lundi 28 Juin 2010 à 10h54

Par Marie des Neiges, dans la catégorie : Art et culture

Elle s’appelle Ranton ce qui signifie « étoile » dans sa langue natale le Yanesha. Agée de 13 ans elle vient tout juste d'avoir ses règles.

Lorsque les jeunes filles Yanesha ont leur premières règles, elles vivent un rituel d'initiation appelé la "Pnorap Nora", ce qui signifie « la jeune fille dans la cabane ». Il s'agit d'un rituel immémorial et secret que les femmes Yaneshas reproduisent de génération en génération. L'arrivée des premières règles marque l'entrée dans la vie de femme. Le rituel de la "Pnorap Nora" va permettre à la jeune fille de se préparer à sa nouvelle vie et à ses nouvelles responsabilités.

Ranton est enfermée dans une petite hutte faite de feuilles de palmiers très résistantes, construite à l'intérieur même de sa maison. La jeune fille devra y rester recluse à l'abri du regard des hommes et des mauvais esprits qui rôdent. Elle n'est autorisée à quitter sa hutte que pour se baigner avec des plantes. Ces plantes récoltées et préparées par sa mère servent à faire pousser les cheveux, à renforcer l'organisme, et à donner force et beauté au corps. Brigida, la mère de Ranton, prépare également des racines qui aident à développer les formes. Ces bains médicinaux sont accompagnés d'une diète stricte sans gras, ni sel, ni sucre dont la vertu est de rendre efficaces les plantes utilisées. Ranton se nourrit quasi essentiellement de manioc, un tubercule farineux et très nourrissant.

 

Hutte de feuilles de palmier où est isolée Ranton

Un soin infini est porté à la manipulation des plantes médicinales. La cueillette est accompagnée de prières pour demander aux plantes d’offrir leur pouvoir de guérison. Après avoir été utilisées dans les bains, les feuilles ne peuvent pas être jetées n’importe où. La mère de Ranton doit les déposer dans les flots courants du fleuve, là où aucun insecte ne pourra les manger ou les attaquer. L’une des croyances des Yaneshas est que si un insecte mord une feuille ou une plante qui a servi dans le traitement, les plantes perdront leurs effets protecteurs et la jeune fille pourra tomber malade. Avant d’entrer en isolement dans la hutte, la mère doit couper les cheveux de la jeune fille, signe marquant le changement et l’entrée dans la vie de femme. Ces cheveux sont précieusement récupérés et placés dans le cœur d’un plant d’ananas. Pourquoi l’ananas ? Il s’agit d’une plante très robuste garantissant ainsi que nul insecte ne puisse venir toucher les cheveux, assurance que la jeune femme ne perdra pas ses cheveux plus tard. Cette opération se réalise dans le plus grand secret.

Les cheveux sont l’un des attributs majeurs de beauté pour les femmes indigènes. Elles recèlent de savoirs sur comment les rendre plus beaux et plus forts, éviter qu’ils ne deviennent blancs et surtout qu’ils ne tombent.

Le respect de cet isolement et de ces nombreuses règles va garantir à la jeune fille une santé et une beauté durables tout au long de sa vie. Elle sera une femme forte et travailleuse, ne sera jamais malade, et gardera une magnifique chevelure et de belles dents au fil des années.

Ranton mastique une écorce pour soigner ses dents

Walter, le père de Ranton, explique qu’aujourd’hui les femmes yaneshas sont de plus en plus fragiles et sujettes aux maladies car elles ne respectent plus autant ce rituel. Selon lui, leurs ancêtres yaneshas ne connaissaient pas les maladies. Il est donc très important pour lui que sa fille suive cette coutume très ancienne. Au-delà de l’isolement forcé, l’idée au cœur de cette initiation est le soin et la préparation de la jeune fille pour sa future vie de femme.

Les journées se déroulent lentement, rythmées par le roulis du bâton à filer le coton. La grand-mère de Ranton raconte que lorsqu’elle fut enfermée la moitié de la hutte était remplie de boules de coton sauvage et qu’elle n’a pu sortir que lorsque qu’elle eut terminé la dernière pelote. Aujourd’hui, les choses ont changé. Les femmes yaneshas n’ont plus besoin de filer le coton et de tisser leur cushma (vêtement traditionnel) pour se vêtir. Elles achètent toiles et vêtements en ville. Ranton file le coton pour honorer les pratiques ancestrales de ses ancêtres. La coutume veut que les femmes qui lui rendent visite l’accompagnent dans sa tâche.

 

Ranton filant le coton

A en croire Ranton cet isolement n’est pas dur à vivre. Elle n’a pas le droit de parler fort. Au cœur de la hutte, dans l’obscurité, elle chuchote qu’elle est contente d’être là et de recevoir ces plantes qui vont la guérir. Elle mastique tout au long de la journée un bout d’écorce amer censé protéger ses dents des caries. Seuls les femmes et les jeunes enfants peuvent entrer dans sa hutte. Après l’école ses amies viennent lui rendre visite et lui apporter ses devoirs. On entre dans sa hutte comme dans une tanière, en se faufilant à quatre pattes en passant au travers d’un petit espace ouvert entre les branches de palmiers.

C’est un moment étonnant que de voir Ranton dans la pénombre , un foulard lui cachant la majeure partie du visage, approchant son cahier du faisceau de lumière provenant de l’entrée et étudier avec assiduité. Elle ne veut pas prendre de retard sur le programme.

 

A l'intérieur de la hutte

Auparavant les jeunes filles étaient enfermées pendant de longues périodes allant de trois à six mois. Aujourd’hui les professeurs du collège ne tolèrent qu’une absence d’un mois.

Une grande fête est organisée un jour de pleine lune pour célébrer la sortie de l’isolement et marquer l’entrée dans la vie de femme. A l’aube, une ancienne du village vient chercher la jeune fille dans sa hutte. Celle-ci sera détruite symboliquement par les hommes quelques instants plus tard. Commence alors une journée sans fin pour la jeune femme qui devra aller travailler aux champs puis servir le repas et le masato, boisson traditionnelle faite à base de manioc, à tous les invités de la fête. Elle court de tâches en tâches en dansant et chantant accompagnée de ses amies, dans le but de quitter toute la paresse accumulée pendant l’isolement.

Son corps et son visage ont été couverts de dessins peints avec le huito, fruit dont les pigments teignent en noir la peau. Ces ornements temporaires, tels des talismans magiques, apportent santé et beauté à la jeune fille.

Depuis toujours, les femmes Yaneshas suivent ce rituel de passage de l'enfance à la vie de femme. La hutte de feuilles de palmier, telle une chrysalide, abrite dans le silence et l’obscurité, leur métamorphose et l'éclosion de leur beauté.

 

 Ranton

Crédits photos: Marie des Neiges Vendeuvre

 

 

Mots-clés : beauté, rituel, femme, yanesha

Les commentaires :

  1. Mardi 29 Juin 10 à 09h12, par Alice
    Très bel article. Il est tellement dommage que nous ayons perdu ces traditions de rites de passage en occident - disparues avec la tradition celte - cela donnerait un bel ancrage à la jeunesse qui subit aujourd'hui une absence flagrante de repères...
  2. Samedi 03 Juillet 10 à 19h48, par chrystelle
    j aurais voulu etre temoin d un tel moment. Merci pour ce superbe article.

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