Mercedes, femme-médecine Ashaninka

Vendredi 18 Décembre 2009 à 01h08

Par Marie des Neiges, dans la catégorie : Rencontre avec...

 

Mercedes Pascual Campos est une femme-médecine de l’ethnie Ashaninka. Agée de 45 ans, elle est mère de 10 enfants. Elle vit et travaille dans la ville de San Ramon, à la porte de la forêt amazonienne, dans la région centre du Pérou.

Elle est experte dans la connaissance des plantes médicinales et des rituels pour soigner. Elle a accepté de partager avec nous un peu de son histoire et ses secrets …


Quelles sont pour toi les différences entre la médicine occidentale et la médicine traditionnelle Ashaninka ?

Je pense que les deux sont bonnes. Je pense que la médicine des colons est bonne pour eux parce qu’ils y sont habitués. Mais je pense aussi que notre médicine traditionnelle est meilleure pour nous les Ashaninkas.

Nos remèdes naturels peuvent être bons pour les colons mais il faut plus de temps pour qu’ils fonctionnent car leur organisme est bien habitué à la médicine chimique.


Comment les premiers Ashaninkas ont appris à connaître et utiliser les plantes médicinales?

Il existe des guérisseurs que nous appelons les tabaqueros ou chamanes. Ils utilisent le tabac ou l’ayahuasca (un breuvage à base d’une liane ayant des propriétés hallucinogènes) pour apprendre quelles sont les plantes médicinales. Le tabac et l’ayahuasca sont des plantes maîtresses qui permettent d’apprendre. Les guérisseurs transmettent ensuite ces connaissances à leur femme, à leurs enfants, à leurs petits-enfants. Et ainsi se transmettent les savoirs.

Existe-il des rituels pour cueillir ou récolter les plantes ?

Oui, il faut toujours demander l’autorisation à la plante avant de la couper. Chaque plante possède son propriétaire, son esprit-mère. Si tu ne demandes pas la permission à l’esprit-mère, la plante sera inefficace pour soigner.


Comment as-tu appris à utiliser les plantes et à soigner ?

Quand j’étais plus jeune, mon père m’a emmené dans les bois et il m’a initié pendant deux ans à la reconnaissance des plantes.

Il y avait un arbre très grand et très fort. J’ai dû faire sept fois le tour en récitant des prières. Après mon père m’a marqué le front avec de la terre et il m’a donné des plantes à diéter. Diéter une plante cela veut dire que l’’on peut uniquement consommer la plante et quelques aliments naturels (fruits et légumes). Il faut arrêter de manger du sel, des épices, du citron, du gras, de la viande. On peut manger seulement ce qui est naturel : des fruits et des légumes. Il faut éviter aussi d’avoir des relations sexuelles. Peu à peu on entend la plante qui nous parle et qui nous indique à quoi elle sert.

Mon père m’a fait parcourir tous les bois en me disant : « ça cela sert à soigner le foie », « cette plante sert à nettoyer le corps », etc. Cela m’a pris presque deux ans pour pouvoir accumuler tout ce savoir et apprendre à bien capter ce que les plantes peuvent dire. Aujourd’hui encore, il continue de m’enseigner les plantes. Quand je lui rends visite, il m’emmène dans les bois et m’apprend de nouvelles choses.


Comment les gens tombent-ils malades ?

Mon père m’a dit que beaucoup de nos maladies nous ont été transmises par les colons. Avant que les colons ne viennent sur nos terres, nous les Ashaninkas nous n’avions pas de maladies. Les seules maladies que nous avions étaient la rougeole et la leishmaniose.

Des fois les gens tombent malades aussi à cause du « mauvais air ». C’est quelque chose qui vient de la jungle. On peut dire que c’est comme si la terre te jette une sorte de vapeur qui te rend malade. Par exemple, si tu es faible et que tu sors de ta maison avec de la fièvre. Le souffle de l’air t’attrape et tu commences à avoir des nausées et des vomissements. Ce « mauvais air » n’est pas transmissible. Il n’attaque qu’une seule personne. Le « mauvais air » est comme une personne. Quand il veut t’attaquer, il t’attaque ! Il cherche tout le temps des gens à attaquer.

Il existe des plantes spéciales pour soigner de ce « mauvais air ». Il existe aussi heureusement les plantes pour soigner les maladies transmises par les colons.

Mais en général les Ashaninkas ne sont pas souvent malades. Sauf ceux qui partent vivre dans la ville, loin de la jungle. Ceux-là si, ils sont souvent malades à cause de la nourriture. Par exemple, dans ma famille, il ya très peu de personnes qui tombent malade parce que je leur prépare des remèdes contre les parasites, pour nettoyer leur organisme ou pour leur donner de la vitalité. Jusqu’à maintenant je ne suis jamais allée chez le médecin. Je n’aime pas les médicaments non plus car ils « brulent » l’estomac.

Il existe aussi des plantes pour soigner les sentiments comme la tristesse. Si un des tes proches meurt ou si ton compagnon te quitte, il existe des plantes pour oublier la peine. Tu peux aussi te baigner dans le fleuve et demander à l’eau de nettoyer ta tristesse. L’esprit de l’eau t’aidera à ne plus penser à cette personne.

(A suivre ...)

 

Crédits photos: MDN Vendeuvre

 

Mots-clés : savoirs traditionnels, plantes, cosmovision, ashaninka, médecine traditionnelle

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